Ma lettre

 

Si vous lisez cette lettre, c’est que vous tenez mon manuscrit entre vos mains, qu’on me l’aura volé, ou que ma fin est proche. Il ne me quitte jamais, collé à ma peau, dissimulé sous mon manteau ou dans mon cabas. Les premières pages sont nées il y a des années, raturées et usées par les griffes du temps, ternies par les souillures d’un index inquisiteur.

            Il existe une forte probabilité pour que l’on ne se connaisse pas. Vous pourriez aussi bien être un passant attendri, un pompier, une infirmière, allez savoir ! Peut-être le croque-mort que je guette depuis des lustres. En fait, je préfère ça, c’est même parfait. Vous, vous aurez, je l’espère, ce sens de l’écoute et la curiosité qui manquent cruellement aujourd’hui. Si vous l’avez trouvé et récupéré, c’est qu’une lueur d’espoir brille encore dans ce monde où beaucoup ferment les yeux sur les autres. Vous savez, l’espoir, cette lumière qui nous empêche parfois de sombrer, cette poussière d’étoiles qui fend la noirceur de l’âme et nous autorise un sursis lorsqu’on se sent perdu, au bout de tout. Je rêve que l’envie de découvrir mon histoire vous tenaille. Elle n’est pas banale, et vous pourriez y entrevoir la fragilité de nos vies.

Même ma famille n’a pas connaissance de toute cette histoire. Il y a longtemps que je n’ai plus de nouvelles d’eux, et c’est un peu de ma faute. Je me demande même si depuis, telle une pestiférée, elle ne m’a pas maudite.

Lisez, et ensuite, prévenez-les si vous vous en sentez la force, un numéro est noté derrière une carte de visite que j’ai agrafée à cette lettre.

Vous croyez que votre vie paisible, bercée de quiétude et de monotonie ne peut pas basculer ? Et si vous vous trompiez ?

 

Vous qui vous tenez de l’autre côté, tentez de me comprendre, et peut-être me pardonnerez-vous, moi qui n’y suis jamais parvenue. Et si vous ne trouvez aucun intérêt à ce récit, fait de bouts de papier parfois un peu gras, et à la couverture de carton, je vous en conjure, ne le jetez pas. Donnez-le à une âme curieuse… il faut que quelqu’un sache.

 

Je m’appelle Ava. Drôle de prénom me direz-vous. C’est vrai, un prénom court qui glisse sur la langue, en boucle, un palindrome sans queue ni tête, à la façon d’un cri ou d’une onomatopée, presque un éternuement. Mais je m’égare… Peu importe mon nom ou l’endroit de ma naissance, et peu importe le lieu, ce n’est pas primordial. Ce qui embellit une existence, ce ne sont ni la géographie ou le sens de la girouette, ni la langue que l’on parle ou l’altitude, mais les êtres que l’on croise.

Je naquis en fin d’année… Peu importe la date exacte, le temps n’enrichit pas la vie, ou si peu. Lui, le temps, il vous la vide et la dilapide, il la comptabilise en des milliards de futilités insignifiantes sans aucune valeur ajoutée.

Ce qui sculpte et nourrit notre parcours, le rend unique… ce sont les autres, ceux qui s’installent, qui disparaissent, ceux que l’on aime ou que l’on maudit.

La famille, les amis, nos collègues, nos ennemis, nos animaux de compagnie et tous les gens… eux, ils nous façonnent, nous forgent ou nous mutilent, nous cajolent, nous grandissent ou nous méprisent, nous abîment ou nous réparent.

Moi, j’en suis persuadée, je me suis construite grâce à toutes ces rencontres, mais détruite aussi. À cause des douces paroles, des morsures au cœur, des câlins, des baffes dans la gueule, des traîtrises et des coups de canif à l’âme, des amours qui te flinguent, des sourires offerts comme ceux qu’on n’a jamais donnés. On se nourrit des autres, on leur tend l’oreille, on boit leurs mots, on s’en enivre ou on les vomit, mais on ne reste jamais indifférent. L’ultime cauchemar c’est de vivre seul d’ailleurs, y avez-vous déjà pensé ? La solitude, moi je connais.

 

 

Notre existence est parsemée de décisions, de choix parfois anodins, mais toujours cruciaux. Qui peut se vanter d’avoir toujours fait les bons choix ? D’avoir choisi la bonne route ? On hésite, on fonce, mais en notre for intérieur, à chaque carrefour, on sait que notre vie ne sera plus jamais la même. Mon histoire, la vraie, celle qui m’a conduite jusqu’à cette lettre, débute il y a quinze ans, lorsque tout a basculé.